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Être inspirateur de micro-rêves, voilà qui n’est pas anodin et qui attise ma curiosité. C’est ainsi que se présente Philippe Studer sur LinkedIn, lui qui est également co-fondateur et dirigeant d’ED Institut, entreprise d’études marketing en pleine croissance.

Après un an passé à parcourir le monde à la rencontre des peuples premiers, il décide, en accord avec ses coéquipiers, d’entamer la transformation du fonctionnement de son entreprise, basée sur le lâcher prise, l’autonomie, l’ouverture vers l’extérieur et le collaboratif.

Quant aux micro-rêves, en quoi cela consiste-il ? Chaque collaborateur est soutenu par l’entreprise sur une durée de 3 à 6 mois pour réaliser un projet qu’il n’a pas pris le temps de mener à bien jusque là. Rejouer du piano, apprendre l’anglais, voyager, prendre un cours de mime… Tout est possible.

Ca vous fait rêver ? Moi aussi ! J’ai voulu en savoir plus sur ce mode de fonctionnement inspiré par l’entreprise libérée. Merci à Philippe Studer de m’avoir offert de son temps pour mieux comprendre cette merveilleuse évolution, tant professionnelle que personnelle.

 

– En quelques mots, quel est votre parcours ?

J’ai fait un BTS action commerciale et ai développé une junior entreprise qui est devenue un projet de société. En 1985, avec 2 associés, nous avons créé un institut d’études marketing. J’ai suivi en parallèle des études de psychologie par correspondance. Notre société était petite et on a grossi, jusqu’à supplanter un gros concurrent sur la place. Notre centre d’appel a intégré jusqu’à 85 personnes. Jusqu’en 2008, nous avons connu une belle croissance mais je ne me sentais pas aligné. Pour autant, je ne savais pas comment changer les choses.

Afin de prendre du recul, je me suis autorisé une année sabbatique et sympathique, à la rencontre des premiers habitants de chaque pays traversé, un tour du monde en famille d’un an. Auprès des chasseurs-cueilleurs, la nature a fait partie intégrante du rythme de nos journées. J’ai partagé un véritable retour aux sources avec mes enfants qui avaient alors 7 et 9 ans.

A notre retour, je n’avais plus envie de retrouver le fonctionnement habituel. Je me suis séparé d’un de mes associés qui a repris une partie de l’activité et ai créé ED Institut avec un bureau ici, à Strasbourg et un autre à Paris. J’ai partagé avec l’équipe mon envie d’évolution : « soit nous changeons l’entreprise ensemble, soit je la quitte et vous en donne les clefs ». Ils ont opté pour la première proposition. Nous avons donc entamé la transformation de l’entreprise. Premier challenge : comment retrouver le confort au travail et sortir de la culture de « la tête dans le guidon » ?

Pour faire rimer travail et confort, 3 actions ont été entreprises :
– Nous avons constaté que 20% des clients causent 80% des tracas et avons décidé de nous en séparer : ça libère les équipes et véhicule un message fort aux collaborateurs, c’est vous qui primer d’abord !
– Nous avons identifié les tâches sans valeur ajoutée et les avons externalisées.
– Les chargés d’études produisaient des études sur un ratio proche de 100% de leur temps. Ils n’avaient pas de temps pour s’épanouir. Aujourd’hui, notre objectif est de s’approcher de 0% : je pense à leur santé.

Après 6 mois d’expérimentation, nous avons relevé la tête. Le travail est devenu synonyme de plaisir et en voici quelques clés :
Se faire confiance entre coéquipiers
Auprès des Mayas, j’ai suivi pendant une semaine Sergio, un guérisseur. Il m’a transmis l’idée que 50% de la guérison est due à la confiance liée avec le malade. Ca m’a marqué. Aujourd’hui, je pratique une écoute basse : je suis là si besoin pour dispenser un conseil. Si un collaborateur me présente un projet, même divergent avec mon idée initiale, je me contente de le questionner. S’il respecte le cadre co-construit et les valeurs de l’entreprise, je le laisse expérimenter, on se fait confiance mutuellement. Je ne fais que faciliter l’apprentissage et me sens plus serein depuis. Les Massaïs disent qu’il faut d’abord travailler sur soi, ce qui nous amène au deuxième point.

Savoir lâcher-prise
Chacun doit écouter sa petite voix intérieure. Chez ED Institut, on a lancé les micro-rêves, qui se déclinent soit individuel, soit en collectif. On fait tous des choses que l’on reporte : l’entreprise aide les coéquipiers à les réaliser. Une fois par an, nous définissons un rêve collectif. Il y a 6 ou 7 ans, nous avons rêvé d’une salle zen. Au début, les gens n’osaient pas y aller parce que ce n’est pas dans la culture. J’ai alors dû montrer l’exemple. On entre dans la salle zen sans chaussure, sans nourriture et sans écran. On y fait des micro-siestes, du yoga, des massages… On y prend également les décisions stratégiques en concertation. C’est inspiré des Indiens : pour évoquer les décisions importantes à prendre au sein de la tribu, ils échangent dans une salle obscure qui efface le statut social et chacun a la parole. Chez ED Institut, nous utilisons un bâton de parole et les cymbales pour indiquer à un coéquipier lorsque le cadre est outrepassé (mais y avons de moins en moins recours). C’est ainsi qu’il y a 2 mois, les collaborateurs ont décidé de déménager dans un espace qui nous convient mieux, plus connecté à la nature. Nous allons y développer une nouvelle activité. On prend des risques. Si j’avais pris seul la décision, j’aurais stressé et aurais voulu épargner (en vain) les coéquipiers. Là, ce sont eux qui ont pris la décision, je n’ai pas dit un mot. C’est le collectif qui prime.

Se libérer des irritants
Avant, on utilisait un classeur par étude, avec des intercalaires thématiques, c’était ennuyeux mais personne ne voulait le dire. Puis lors d’un flash codév, on s’est rendu compte que ce n’était pas une obligation par rapport à nos engagements de qualité et nous avons décidé de supprimer les dossiers papiers pour ne conserver que les données numériques. Tous les classeurs vidés ont été offerts à Emmaüs pour préparer la rentrée scolaire.

Travailler, mais pas seulement
Notre modèle est centré sur l’économie. Or dans toutes communautés, il faut qu’il y ait du sens. Lorsque j’étais en Amazonie avec ma famille, la chasse était mauvaise pendant un temps et mes enfants commençaient à avoir faim. Pour nous remotiver, un membre de la tribu a interrompu sa mission et a marché une demi-journée pour nous rapporter un bout de fromage laissé par un missionnaire. C’était la meilleure fondue qu’on n’ait jamais mangée, dans une feuille de banane. J’en retiens qu’il est primordial de se prendre du temps pour faire autre chose que travailler : l’an dernier, on a par exemple co-organisé le TedX Alsace. Une autre fois, nous avons fait Strasbourg-Paris en tandem pour rejoindre notre équipe parisienne. Cette expérience nous a permis de travailler la communication, la cohésion et la convivialité.

– Comment s’y prendre pour libérer l’entreprise ?

Ce voyage à la rencontre des peuples racines m’a ouvert les yeux. Si je n’avais pas eu cette prise de recul, je n’aurais pas su quoi changer et comment m’y prendre. Ma chance est que les équipes ont senti la même chose et ça nous a pris 3 ans pour ensemble, libérer l’entreprise.
Aux entrepreneurs qui ont envie d’aller sur ce chemin aujourd’hui, je leur recommande d’avoir de la patience, ne pas claironner, agir… Et inspirer la confiance de tous.

– Qu’est-ce qui vous donne envie de vous lever le matin et vous procure du plaisir ?

Ce sont les coéquipiers : quand je vois leur engagement, ça me réjouit. Ça fait 33 ans que je suis dans le métier, je le connais bien, alors j’innove pour continuer à éprouver du plaisir au travail.
Dans les nouveaux locaux, il y aura une salle pirate où tout sera remis en cause… En plus d’une salle zen de 30m² bien sûr ! Nous voulons un espace dans lequel on se sente bien, aligné : plus de table rectangulaire en salle de réunion, mais des canapés par exemple !

– Qu’appréciez-vous auprès de vos collaborateurs ?

On se fait plaisir, on partage tout : les bonnes et moins bonnes choses, on évite le jugement, on fait au mieux. Lorsque l’engagement est là, il est possible de déplacer les montagnes. C’est un plaisir de se retrouver, d’échanger, de vivre ensemble. L’entreprise est un lieu où on passe beaucoup de temps : la performance passe d’abord par le lâcher-prise.

– Comment détectez-vous leurs potentiels et les mettez à profit ?

Ça part de l’envie, ensuite je créé les conditions. Chacun peut tout changer, tous les rêves sont possibles, pourvu qu’ils servent le collectif, soient authentiques et non centrés sur l’égo.

– Quels sont les enjeux dans le monde professionnel selon vous ?

Replacer l’humain au centre des préoccupations : être mieux pour être meilleur, penser à l’épanouissement de chacun avant de penser à la performance. Le monde est en train de changer. L’entreprise qui n’aura pas travaillé en ce sens sera handicapée dans les 3 à 5 prochaines années : c’est une question de survie avec les nouvelles générations qui arrivent. Le premier pas vers l’entreprise libérée est de définir collectivement la vision de l’entreprise, pour que chacun ait envie de tendre vers ça. La vision doit inspirer l’humain.

– Où puisez-vous votre inspiration ?

Je me rends beaucoup à l’extérieur. Il y a un an, j’ai eu un sentiment de culpabilité : j’ai fait part de mon ressenti à mes collaborateurs, mais ils m’ont encouragé à poursuivre en ce sens. C’est pour eux aussi une source d’inspiration. Aujourd’hui, j’accompagne des sociétés, fait des conférences et anime le cercle des entreprises libérées.

– Si vous étiez un animal, quel type d’animal seriez-vous ?

Le jaguar ! J’ai beaucoup côtoyé des chamans qui y font référence. J’aime la lucidité et la clairvoyance de cet animal. Quand je suis en forêt, mes sens sont éveillés, je peux me transformer en jaguar, c’est physique.

– Quelle est votre citation favorite ?

« Lorsqu’un seul homme rêve, ce n’est qu’un rêve. Mais si beaucoup d’hommes rêvent ensemble, c’est le début d’une nouvelle réalité. », Hunterwasser
Rêver ensemble est long. Il faut prendre le temps de l’échange et mettre l’égo de côté.

 

Philippe Studer pose sur cette photo avec un objet fétiche : des plumes de Toucan offert par les Indiens de la communauté Sarayaku d’Equateur lors de son intronisation.