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Laura Lange, deux L pour s’envoler, prendre de la hauteur, philosopher, penser et agir différemment en entreprise. A la fois philosophe, conférencière, experte APM, Laura porte un regard aiguisé sur le monde professionnel et nous en parle avec une verve bien à elle.

Alignement personnel et professionnel, entrepreneuriat de soi, rôle et utilité dans le travail, notre rapport au monde, l’individuel, le collectif… Tout y passe ! 🙂 Elle nous livre un condensé de sa pensée, évidemment philosophique.

De passage à Strasbourg pour animer l’Université d’été du Medef, j’ai jubilé à l’écoute de ses jeux de mots. J’espère que vous mordrez comme moi à l’hameçon en lisant entre ses lignes. Je vous laisse la (re)découvrir.

 

– En quelques mots, quel est votre parcours ?

J’ai, tout d’abord, fait de la philosophie à la faculté dans l’objectif de travailler soit dans le journalisme soit dans la publicité. J’en pinçais pour le métier de concepteur-rédacteur. Je pensais que ce cursus m’ouvrirait les portes de la communication et je suis véritablement tombée amoureuse de la philosophie. Par la suite, je me suis spécialisée en Master 2 en Philosophie et Ethique en Santé pour appliquer la philosophie à des problématiques contemporaines, comme la maladie d’Alzheimer, la procréation médicalement assistée (PMA), et plus précisément, l’anonymat du don de gamètes, ainsi que la gestation pour autrui (GPA)…
J’ai donc travaillé au contact de professionnels de santé. Je me suis aperçue que derrière les problématiques soulevées, il y avait bien entendu de la spécificité mais aussi de la généralité. En somme que derrière tout professionnel de santé, il y avait avant tout un professionnel, un Homme qui travaille et se travaille à l’épreuve des problématiques qu’il rencontre. Ce qui m’a donc conduit petit à petit à élargir mon champ d’action à tous les travailleurs et secteurs.

Forte de cette expérience, j’ai donc co-créé en 2012 Counseling Philosophie, avec Jean Mathy, un collègue de philosophie. Une initiative qui nous a valu de remporter le prix de l’Innovation du Jeune Entrepreneur de l’Année à Lyon. Cette expérience entrepreneuriale m’a permis de me positionner : j’ai découvert que j’étais plus solitaire que je ne le soupçonnais, j’avais aussi envie de plus d’autonomie donc je l’ai conquise ! D’où ma décision de démarrer une activité libérale à mon compte, il y a 3 ans.
En parallèle de mon projet entrepreneurial, je travaille ma thèse : cela fait 8 ans maintenant, bientôt 9 ans et c’est fini ! Ce travail laborieux d’endurance est une vraie source de confrontation avec soi-même, en même temps que d’inspiration pour réaliser des chroniques brèves de 2-3 minutes, publiées en ligne. Cela m’offre une liberté de ton et l’opportunité de me confronter au regard du public, dont je pars du principe qu’il demeure exigeant bien que l’exercice soit court. Aussi ma philosophie est-elle toujours de faire le pari de l’intelligence et de travailler, en ce sens, à faire court pour en dire long ! Un travail d’équilibriste, complexe mais enrichissant.

Par ailleurs, les médias m’attirent beaucoup. J’aime sortir de ma caverne pour m’y frotter, y flirter. J’apprécie la dynamique, la spontanéité, et même le caractère éphémère de l’exercice. J’apprécie aussi la visibilité que cela offre, point pour briller outre mesure (!) mais simplement pour y raisonner et rayonner (avec raison garder), partager mes réflexions, ce qui me passionne et touche, toucher un plus grand nombre. Derrière « média » j’entends « médiation », aussi est-ce à la médiation qu’offre les média que je prête prioritairement attention. Faire œuvre de raison de manière décalée (avec mes jeux de mots sous le pied) à la radio ou la télé, voilà donc que me plairait.

J’anime également des conférences. C’est devenu ma pleine activité professionnelle. Cela me permet de rencontrer de nombreux acteurs, d’observer différents milieux et surtout de rester sur le qui-vive des problématiques qui se posent actuellement dans le monde professionnel. Cela me permet également, à titre plus personnel, de traiter de sujets divers et très variés, ce qui demande nécessairement de l’agilité et invite à la curiosité. Cela me permet également d’avoir du temps pour écrire. Le temps étant le bien le plus précieux pour ne pas perdre la main des problématiques d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Cela nécessite un travail ambivalent d’ombre et de lumière, d’endurance et de sprint. Je travaille donc quotidiennement à cette articulation et ajustement ; et je dois avouer que cela m’épanouit pleinement. J’ai besoin, pour prendre la parole, de me sentir bien dans mes baskets professionnelles ! D’autant plus que pour être audible, il me semble primordial, non seulement de bien écouter les autres, mais également de bien s’écouter soi-même. Autrement dit d’être en phase avec soi-même. Aussi je travaille chaque jour à avoir la triade cœur-corps-tête la plus en paix possible.

 

– Philosophe, conférencière, experte APM, chroniqueuse : vous menez de front plusieurs vies professionnelles, une vraie slasheuse ! Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent réinventer leur carrière aujourd’hui ?

Essayez, d’abord, de faire le ménage avec soi-même : où voulez-vous aller, pourquoi ? Qu’est-ce qui vous intéresse, éveille votre curiosité ? De quoi avez-vous peur, doutez-vous ? Où vous sentez-vous fort, bon, bien ? Etc. Apprendre à se connaître, mettre le doigt sur ses envies, ses attentes, ses forces et ses faiblesses me paraît essentiel. D’ailleurs le philosophe est, selon moi, un entrepreneur de soi qui travaille à faire le ménage dans ses pensées, à se creuser les méninges, à aménager. En somme, un homme qui apprend à se manager, et par effet de ricochet de la pensée, à manager. Car plus on est en phase avec soi, meilleur on est avec les autres.
Pour ce faire, commencer par soi, ne se réduit pas à une approche nombriliste. Cela nécessite de sortir la tête du guidon pour observer l’environnement à l’intérieur duquel on réfléchit et agit. Si on cherche tous à voir la vie en rose (à être heureux disons), il me semble qu’en soubassement, on cherche tous, avant tout autre chose (et pour voir la vie en rose !), à voir la vie en rôle, à comprendre le rôle que l’on joue ici et maintenant.
Quel est mon rôle ? À quoi je sers ? Quelle est l’utilité de mon travail ? Pour aller plus loin dans la notion de rôle, je vous invite à visionner ma vidéo « Pourquoi fait-on des histoires ? ».

Pour en revenir à cet exercice d’auto-entreprise qui me paraît être fondamental pour mieux se connaître et œuvrer dans le monde ; je dirais, à titre personnel, que si j’ai eu tôt conscience de ma capacité à parler en public notamment, il m’a fallu longtemps travailler (et ce n’est pas fini) à apaiser nombreux de mes doutes… à articuler mes envies et les attentes. Autant vous dire que jeux de mots et philosophie ne font pas, spontanément du moins, bon ménage ! Le doctorat est d’ailleurs l’exercice qui m’a le plus permis de me confronter à mes craintes et angoisses, pour les dépasser en partie. Le nirvana de la libération (la fin du doctorat) est proche, autant vous dire que j’en jubile d’idées d’avance.

Par ailleurs, je prends la vie et ses problématiques comme des sujets de dissertation. Je ne crois pas qu’il y ait une seule bonne réponse ! J’aime à vivre avec l’idée qu’il y en a toujours plusieurs, ce qui pousse à s’extraire de soi, à entreprendre de démêler les nœuds de l’existence, en écoutant, en observant, en pensant (ce qui panse d’ailleurs au passage les difficultés). En effet, n’est-il pas rassurant de se dire que la voie que l’on choisit n’est pas définitive ; que tout n’est pas nécessairement binaire, dual ; blanc ou noir, oui ou non, droite ou gauche ?
La nuance apaise l’existence, tel est mon parti et pari pris.

 

– Vous avez consacré une chronique qui présente l’idée que nous sommes tous des entrepreneurs. Pourriez-vous nous en dire plus ?

C’est un concept contemporain que mes travaux sur Foucault m’ont amenée à travailler. L’idée, en gros, que soutient Foucault, c’est que le capitalisme fait de l’existence même une entreprise. Aussi le néolibéralisme (en ce qu’il contient en son cœur le capitalisme) fait-il de la forme « entreprise » un mécanisme d’organisation interne qui fait de l’homme, lui-même, « un entrepreneur de lui-même ». C’est donc dans cette lignée, d’un homme qui a pour tâche d’améliorer sans cesse son propre capital individuel ; porté par cet esprit néolibéral, ce bocal politique, économique et social qui pousse à l’entrepreneuriat de soi ; qu’à partir des années 80, les figures de l’entrepreneur, du commerçant, du financier, de l’aventurier ; toutes mues par leur intérêt individuel ; font leur percée sur la scène publique comme le précise Alain Laurent dans Histoire de l’individualisme. On assiste donc, à la substitution radicale de l’ancien idéal vertical, aristocratique de l’individu linéaire, trajectoire à la ligne de conduite toute tracée ; par celui de l’entrepreneuriat de soi, de « la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale », comme le rapporte judicieusement le sociologue Alain Ehrenberg dans Le culte de la performance ; une conquête qui, précise-t-il, est « sommée de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale ». Autrement dit sommée d’atteindre les sommets ! Ainsi est, somme toute, la rengaine contemporaine : Tous, sommes-nous des entrepreneurs de nous-mêmes d’abord dans la mesure où l’on nous sommes de l’être ! (Pour découvrir l’intégralité de la chronique En quoi sommes-nous tous des entrepreneurs ?)

Ce qui me fascine, c’est donc ici de constater dans quelle mesure la lecture entrepreneuriale du monde s’est étendue dans tous les pans de nos vies. La façon dont on gère sa vie amoureuse avec Tinder, dont on est entrepreneur de soi dans le travail… Dans ma thèse, j’évoque la gestation pour autrui (GPA) et ces femmes qui entretiennent un rapport instrumental, en même entrepreneurial, au corps. Si le sujet vous intéresse, je vous invite à lire mon article paru dans la revue Études et disponible sur le Cairn.

Par ailleurs, pour en revenir au mot lui même, le verbe entreprendre est constitué de deux mots, entre et prendre. J’aime donc y lire l’inversion : prendre entre ; et inviter à comprendre par « entreprendre » : prendre entre deux eaux, mettre de l’eau dans son vin, nuancer.

 

– Vous citez votre thèse qui s’intitule « La maternité à l’épreuve de la volonté ». A ce propos, vous m’écriviez sur LinkedIn : « Je crois intimement que la conception que l’on se fait de la maternité, de la mère aujourd’hui est à la source même du rapport que nous entretenons au monde (à la Mère nature) d’une manière générale disons. Si la volonté triomphe (et dans la foulée l’immatériel, le virtuel aussi) et que le corps lui, trop matériel, est délaissé, instrumentalisé, robotisé (pour servir les projets spirituels humains)… quelle racine nous reste-t-il ? Vaste question ! Ma réflexion s’inscrit donc à la croisée de l’histoire, du médical, de l’éthique, du politique, de l’écologique et du poétique aussi (Mère-Terre)… Mais elle est bien plus terre-à-terre qu’elle n’y paraît en ces quelques mots. ».
Inspirant ! Pouvez-vous étayer votre propos, nous partager ce qui vous parait problématique et vous passionne ici ?

L’aspect qui me passionne en premier c’est le rapport que nous entretenons (et entreprenons) au corps et à l’esprit aujourd’hui. L’étudier à travers le prisme de la maternité m’est apparu judicieux car si même le rapport que nous entretenons à la maternité et à la grossesse (autrement dit à ce qu’il y a de plus intime, et immaîtrisable à l’origine) est ébranlé de nos jours, qu’en est-il de tout le reste ? En bref, partir de cet intime là me semblait pouvoir éclairer tous les autres champs, y compris celui du rapport que nous entretenons à nous-mêmes dans le champ du travail (après tout, la gestation est, en un sens, un travail gestationnel…).
La maternité me semble être le sujet le plus intime qui soit, parce qu’on vient tous du ventre d’une mère. Si on touche à la façon dont l’être humain vient au monde, on change notre rapport au monde. Si demain, nous ne naissons plus des femmes, mais des robots, qui serons-nous ? Ça touche à notre rapport à l’individu et au collectif, à notre rapport à la technique… Qu’en sera-t-il si nous naissons d’un utérus artificiel, comme dans le roman d’Huxley, « Le meilleur des mondes » ? Le rapport à la technique me passionne, en ce qu’il modifie nos comportements, et notre rapport au monde ; souvent pour le meilleur…mais parfois aussi pour le pire.
En résumé et si cela vous intéresse, le 21 juin 2019, je soutiendrai ma thèse et espère la publier ensuite sous la forme d’un livre. Vous pourrez donc à cette occasion découvrir plus en détail mes réflexions.

 

– Quels sont les enjeux dans le monde professionnel selon vous ?

J’identifie de nombreuses problématiques, parmi lesquelles :
– Comment faire en sorte de fidéliser les collaborateurs dans une société en mouvance, qui valorise le « vivez, bougez » ?
– Dans une société individualiste, on veut plus d’autonomie, sur le plan personnel et donc aussi, dans l’entreprise. Comment promouvoir au même moment l’individuel et le collectif ?
– Comment faire capitaliser le bien-être en entreprise ? Comment rendre le travail au même moment plus plaisant et plus performant ?
Il me semble que c’est dans la question de l’engagement au travail que réside des éléments de réponses essentielles de nos jours.

 

– Où puisez-vous votre inspiration ?

Je lis énormément. Lorsque je cours ou pratique du sport (mon dada quotidien), j’écoute des conférences en même temps : je suis très curieuse et optimise mon temps (j’entreprends et capitalise disons – rires). Dès que je me pose une question, je me mets en route, je cherche des réponses. C’est de l’exercice de la philosophie à l’université que me vient cette habitude, cette recherche permanente : je suis une éternelle étudiante et j’adore être mise au défi. Il y a toujours une idée, quelque chose à dire sur un sujet.

 

– Si vous étiez un animal, quel type d’animal seriez-vous ?

Une lionne, pour l’esprit de famille, elle est protectrice. Et puis le lion a besoin de la lionne ! (Rires) J’aime son état d’esprit conquérant, sa confiance, la protection qu’elle offre, et le retour au bercail qu’elle promet !
Cela me correspond bien car j’ai profondément besoin de me sentir enracinée. C’est probablement pourquoi dans une société en quête de re-pères, j’ai choisi de travailler sur la mère (et, par extension sur l’ancrage corporel, la venue au monde, le corps de l’autre et le nôtre, l’enveloppe de notre existence en somme). Si la lionne part chasser et explore le monde, elle revient ! Aussi, comme elle, je pars pour revenir autrement. Partir, c’est revenir vers soi ; tenter différentes voies, se parcourir. J’apprends sur moi en parcourant (et en courant, car courir est mon exutoire). Par ailleurs, l’erreur et le doute m’attirent. Si j’avance, c’est justement parce que je n’ai pas peur de me planter. D’ailleurs, se planter, c’est aussi planter (semer) quelque chose soit dit en passant !

 

– Quelles sont vos citations favorites ?

« J’écris pour me parcourir. […] Là est l’aventure d’être en vie », Henri Michaux
« On ne force pas une curiosité, on l’éveille. », Daniel Pennac
« Il faut agir en homme de pensée et penser en homme d’action. », Henri Bergson